Au Square de Ranelagh
Au Square de Ranelagh
Je croise les jambes, un peu mal à l'aise dans mon fauteuil de cuir noir. Mon entrejambe me gêne. La journaliste en face de moi me sourit froidement depuis quelques minutes, les lèvres pincées avec une précision clinique. Ses longs doigts manucurés se posent avec maniérisme sur ses genoux, légèrement écartés, tendant le tissu écarlate de sa jupe.
J'essaye de rassembler mes pensées. Que vient-elle de me dire ? Ah. Oui.
« Mon livre préféré a toujours été L'Appel de la Forêt. »
Elle ne réagit pas. Ses petits yeux chafouins me scrutent avec une espèce de perversité tout à fait journalistique. Ces vautours-là sont affamés, ils se jettent sur n'importe quelle sorte de proie et ont depuis longtemps compris que se cantonner aux questions standard n'apportait rien de croustillant pour leurs feuilles de choux. D'ici quelques secondes, elle va pousser le bouchon, dépasser les bornes des limites... Bref, m'enquiquiner. Elle m'agace. Je retiens mes grognements sourds, avant qu'une idée géniale ne me traverse l'esprit. Le bruit monstrueux remonte dans mon larynx. Elle me jette un regard intrigué. Croit-elle que je m'étrangle dans ma bile ? Changeons de ton.
« Ce livre-là répondait à quelque chose en moi, il évoquait quelque chose, pinçait une corde particulière. Je ne saurais le dire.
« Et puis, ça allait au-delà du simple phénomène d'identification que n‘importe quel lecteur ressent lors d‘une lecture prenante. Buck me ressemblait. Vraiment. Au départ simple animal domestique, créature banale et, n'ayons pas peur des mots, franchement inintéressante, il est devenu un chien de traîneau remarquable, avant d'être relâché dans la nature. Et là, il est devenu un loup. Une créature de peur et d'instinct, de dominance et de fureur rarement contenue. »
Elle bâille. J'ai l'impression que les classiques ne l'émeuvent pas beaucoup. Navré pétasse, je suis une vieille créature, mes références ne sont pas les tiennes.
« Je sais que lorsque la plupart d'entre vous ont lu Harry Potter, peu importe le volume, vous vous êtes sentis proche du jeune sorcier, ou à la rigueur de l'un de ses amis. Hermione. Ou Ronald. Peut-être un autre des gamins. Moi, le personnage qui me parlait le plus, c'était le professeur Rémus Lupin. »
« Peut-être vais-je, au fond, laisser tomber mon bouquin et mes sources d'inspiration pour vous parler de ce qui m'a poussé à écrire.
« C'était une nuit d'été, à Paris. Plein mois d'août. Personne dans les rues, ou presque. Je venais de me faire larguer par ma copine. »
« Elle m'a plaqué pour un autre mec, un brillantissime avocat gominé aux manchettes amidonnées. Lui réussissait. Lui pouvait lui offrir ce dont elle avait besoin. Robes, fleurs, diamants, coiffeur, restos, traiteur, chocolats, voyages, lingerie fine... Sexe. J'étais pas foutu de la faire jouir au pieu. Pas foutu de jouir tout court. J'avais une queue inerte entre les jambes, un bout de chair pendante. Rien de plus. »
Elle sourit. Un demi-sourire inexpressif qui n'atteint pas ses yeux, qui ne montre pas ses dents.
« Le fait qu'elle me vire n'était qu'une ligne de plus sur la liste de mes échecs. J'étais un raté. Je traversais une mauvaise passe. J'ai commencé à avoir de mauvaises idées. Du genre de celles qui vous poussent à trouver que les rails du métro ont une jolie couleur qu'il serait intéressant d'observer de plus près, vous voyez le genre ? Cette nuit-là, c'était pire que tout. Je suis descendu de mon appartement, j'ai erré dans les rues. Je ne me souviens plus trop par où je suis passé, j'ai un vague souvenir d'être passé par le Jardin du Luxembourg, la Butte de Montmartre, l'Île de la Cité, enfin d'avoir fait un petit bout de chemin en fait. La seule chose précise qu'il me reste, c'est la statue de La Fontaine au square du Ranelagh, plongée dans la pénombre, à peine reconnaissable dans la lumière trop lointaine des réverbères. Et puis, c'est arrivé très vite. Il a surgi des ténèbres, trop rapide pour être perçu par l'œil humain. Beaucoup trop rapide. »
« Il avait une odeur de musc, d'herbe qui vient d'être fauchée, douce, fraîche, et pourtant infiniment pesante, lourde et animale. Je n'avais jamais vu quelqu'un comme lui, aussi souple, aussi leste, aussi maître de ses mouvements. J'ai eu l'impression d'être un enfant maladroit qui vient de découvrir qu'il a une paire de bras et une paire de jambes, face à un danseur étoile. Et bordel, ce type était beau. Beau à vous damner. »
Maintenant que les événements me reviennent, maintenant que je suis capable de parler de cette nuit, les détails se précisent, avec une acuité terrible et magnifique. Je ne parle plus pour cette journaliste anonyme et superficielle, mais seulement pour moi, pour donner au souvenir le relief des mots, pour leur conférer la magie particulière de l'oral et de la musicalité de la langue.
« Une telle beauté était surréelle. Surhumaine. Et pour la première fois depuis... pour la première fois, j'ai eu... Enfin... Une trique de taureau. J'en avais mal. Ça n'avait aucune importance que ce soit un homme. C'était tout simplement puissant, douloureux, exquis. Ce mec suait le sexe par tous les pores de sa peau. Puis, il s'est approché de moi, avec un sourire aux lèvres, un sourire aguicheur, étourdissant de beauté et de sensualité.
« Je ne me souviens plus de ce qu'il m'a dit. Quelques mots. A peine. Peut-être un simple soupir. Ou une chanson susurrée entre ses dents, je ne sais plus. Il a pressé ses lèvres contre les miennes, et nous nous sommes embrassés, là, au beau milieu de la nuit, deux inconnus parfaits sans aucun lien d'aucune sorte. C'était merveilleux. Divin.
« Et là j'ai su. Il m'avait choisi, moi, et personne d‘autre. J'étais heureux, j'étais son élu. C'était un chasseur, un prédateur, cherchant désespérément une proie comme moi je cherchais l'apaisement. En rétrospective, je crois que ce sont mes vœux de mort qui l'ont appelé, des tréfonds de la nuit, des abysses de notre monde. »
Les yeux de la journaliste me paraissent plus noirs que jamais. Quelque chose luit dans ses yeux. Quelque chose de sauvage. Ses lèvres tremblent. J'ai l'impression qu'elle attendait ce moment depuis des années, comme un assoiffé cherche l'eau dont il a besoin en plein désert.
« Et c'est arrivé vite. Un éclair dans le ciel d'été, un flash lumineux. J'avais mal, tellement mal. Je me souviens de la lune, entre les branches des arbres. Ronde, pleine, blanche, presque aveuglante de clarté, comme si l'éclairage de la ville s'était soudainement éteint pour la laisser briller de tout son éclat...
« J'ai souffert seul et en silence pendant longtemps, sans savoir domestiquer cette force ineffable qui coule dans mes veines. Ma seule échappatoire, c'était l'écriture. Il fallait que j'en parle, que je subjugue cette haine, cette colère, cette énergie primordiale et irrépressible. Je n'étais plus un homme, j'étais une bête fauve et incontrôlable. Je me suis exilé dans les bois, hors de la ville, et j'ai mené une demi existence recluse et sauvage. Je dévorais le gibier qui s'égarait non loin de mon trou de vase et de sang. C'est lui qui m'a retrouvé, deux ans après. Il m'a sorti de mes ténèbres, m'a montré le chemin menant vers la lumière. Celle de la lune. Plus brillante que jamais.
« Et depuis lors, chaque nuit de pleine lune, je le retrouve. Au square du Ranelagh. Nous chassons ensemble pour satisfaire notre faim, nous sommes les deux membres égarés d'une meute décimée. Il est l'Alpha, le dominant, la force brute. Nous parlions peu au commencement. Ça a changé. Je me souviens de cette nuit, c'était en 1899. A l'aube du siècle. »
Elle se cache derrière son rideau de cheveux noirs. Sa peau me paraît trop pâle, trop fragile, comme prête à se froisser ou à se déchirer au moindre contact. Des larmes carmin dévalent ses joues livides.
« Des loups. Rien de plus. » dit-elle si bas qu'un humain normal ne l'aurait pas entendue.
Elle quitte son fauteuil, féline, sans un mouvement d'air. Avec une grâce létale et glacée. Ses talons ne claquent même pas sur le parquet.
« Venez la nuit prochaine. Nous fêtons le nouveau millénaire en même temps qu'une pleine lune supplémentaire. La solitude n'est pas une bonne chose pour les êtres comme nous. »
Elle se retourne, déjà dans l'encadrement de la porte. Je vois bien qu'elle est déçue. Elle ne parvient pas à retrouver les siens. Elle est seule, abandonnée, et je crois qu'elle plaçait beaucoup d'espoir en moi. Elle a essuyé ses larmes de sang, rehaussant sa beauté angélique et démoniaque à la fois. Je la désire plus ardemment que jamais. Elle le sait.
« Venez. »
Elle sourit. Ses canines trop pointues semblent luire dans l'obscurité crépusculaire, tandis qu'elle acquiesce imperceptiblement.
Elle viendra.
PS : Les connaisseurs de Paris auront reconnu la statue de la Fontaine des Médicis du Jardin du Luxembourg. Navrée, je n'ai pas réussi à mettre la main sur une photo potable du square de Ranelagh. A vos appareils numériques !
Par Nuitarius, Dimanche 13 Janvier 2008 à 23:10 GMT+2 dans Rêveries (article, RSS)







