Nuitarius

 

De la troisième conscience.

En plein cours d'histoire des littératures scandinaves, notre professeur, nouvellement débarqué de Strasbourg, plein de cette naïveté désuète qui veut que les professeurs croient aveuglément en la motivation et l'enthousiasme de leurs nouvelles troupes, nous a interrogé sur le sujet de la fiction, et de la littérature. Qu'est, à nos yeux, la littérature ?
Pas facile de donner une réponse, la littérature nous paraît souvent un sujet trop vaste, trop éminemment complexe pour qu'un modeste - très modeste - cerveau d'étudiant puisse en faire le tour, encore moins en donner une définition satisfaisante. Pourtant, il fallait donner une réponse.

Je me suis demandé comment j'aurai, à froid, répondu, sans trop y réfléchir à deux fois. La littérature se serait présenté comme l'art écrit, l'art d'écrire. Simplement, ç'aurait été donner une définition plus complexe que l'énoncé donné, et en aucun cas ça n'aurait simplifié le propos. Etant donné que ma soeur découvre les joies de la philosophie en terminale L, les idées sur la conscience, la réflexivité, sont rafraîchies dans mes idées, je m'en souviens, des termes me reviennent. Voilà ce que j'ai dit, peu ou prou, au professeur : "A mes yeux, la littérature est une sorte de troisième conscience." Réaction unanime dubitative, curiosité du professeur face à cette énonciation un peu originale, il faut me l'accorder. Je continuai : "Au risque de ressortir quelques mauvais restes de philosophie, je vois les choses de cette manière : il y a une première conscience, celle du monde qui nous entoure, des objets matériels, en quelque sorte une première perception. Ensuite, la deuxième conscience serait celle que nous avons de nous-mêmes, de notre existence, de notre rapport au monde, à l'esprit, et peut-être à celui des autres. La littérature serait donc une troisième conscience, une sorte de moyen de rendre réelle la seconde, sur un support matériel qu'est le livre, à travers le média qu'est le langage."
Je passerai les réactions que cette définition un peu tirée par les cheveux peut déclencher, et j'ai conscience qu'elle est imparfaite, sujette à de nombreuses possibilités de désaccord, voire de contradiction de manière violente et sûrement avérée. Je ne suis pas philosophe, et encore moins une poule. Ha.

Mais revenons-y un instant. J'aimerai quelques minutes pousser cette idée jusqu'où je peux la mener, comme ça, au fil de mes idées et de mes réflexions.
Donner à une idée, à nos perceptions, et à notre existence, une forme matérielle, qu'est le langage, c'est dépouiller cette idée, disons, de son caractère nébuleux, ou parfait. L'idée prend forme, mais cette forme devient imparfaite. Un mot ne peut pas englober toutes les possibilités que notre esprit peut engendrer en un concept, ne peut pas représenter une réalité avec la même acuité que cette réalité même, ou bien le constat sensible de cette réalité. De même, choisir un mot, une expression, une phrase, c'est dénaturer peut-être l'émotion que l'on voulait transmettre et partager. D'individuelle et de particulière, elle devient générale. Perd-elle pour autant son sens ?
Oui, parce chaque individu, et d'autres l'ont prouvé et montré mieux que moi, est la somme de ses expériences, de ses apprentissages, et de son environnement. Le mot "honnêteté" par exemple, n'a pas le même sens pour moi que pour vous qui le lisez, du moins, pas exactement le même sens. Nous ne placerons pas nécessairement les mêmes exemples qui puivent illustrer l'honnêteté, ni les extrémités auquelle celle-ci pourrait mener. Les nuances que le mot renferme varient d'une personne à une autre.
Non, parce que quand bien même nous sommes autant d'individualités que d'individus, nous possédons un espèce de fond culturel commun, qui franchit au fond, assez bien le temps et l'espace. Nous avons des références communes, une expérience multi-culturelle de l'humanité et de  ce que celle-ci implique dans nos rapports humains. Un mot, qui aurait donc été dépouillé de l'émotion qu'il devait porter, peut retrouver son sens, quand bien même légèrement différent, lorsqu'il devient la troisième conscience de quelqu'un d'autre. Imaginons alors la littérature, plus que le langage, comme une conscience collective que nous pourrions partager sur notre humanité, sur l'expérience que nous avons de notre existence, que chacun pourrait s'approprier et faire sienne, la rendant ainsi immortelle. Voilà pourquoi des thèmes littéraires aussi banals et cent fois rebattus comme celui des amants au destin contrarié ne peuvent pas prendre une ride. Ils font partis de notre fond commun.
La littérature, ce serait partager une conscience intemporelle de notre humanité commune.
 
Bien sûr, à ce titre-là, littérature n'est plus vraiment littérature, mais traités de philosophie. Qu'apporte l'esthétique ? Qu'apportent les figures de style ? Qu'apporte la musicalité, le rythme et la beauté ? Ma réponse, la voilà, peut-être simple et bête, mais toutes ces choses, les apparats de la littérature, sont pour moi la manière de vulgariser les idées. Les enjoliver pour les magnifier dans le sens éthymologique du terme, les rendre accessibles, et surtout, mémorables. Pourquoi nous souvenons-nous de Roméo et Juliette, alors qu'une telle histoire a été contée des centaines de milliards de fois depuis l'aube des temps ? Parce que Shakespeare lui a donné magnificence, grandeur, beauté lyrique, et a trouvé les mots, les phrases, les vers, les tournures, les métaphores, pour nous permettre de prendre possession d'une partie de notre héritage humain. Nous nous souvenons de Roméo et Juliette parce que les mots utilisés ont été les bons, ceux qui trouvaient un écho chez chacun d'entre nous. Parce que la troisième conscience qu'a matérialisé Shakespeare était le reflet dans un miroir - peut-être parfois obscur - de nos propres consciences.
 
Une autre idée me vient, ou me revient, j'y pensais en rêvassant dans le métro. Les Bienveillantes reviennent souvent me turlupiner, me tourmenter même. Qu'y avait-il dans ce roman ô combien critiqué pour me fasciner de la sorte, pour toucher quelque chose en moi que je ne soupçonnais pas, pour créer de hautes vagues de tempête dans la mer calme de mes idées sur l'humanité et la littérature ?
Je crois avoir trouvé un semblant de réponse, mais si celui-ci ne me satisfait pas tout à fait. C'était un peu ma pulsion de tube, pour reprendre les divagations d'une professeure de lettres sur Métaphysique des Tubes d'Amélie Nothomb, une pulsion morbide. J'étais au plus profond de moi-même terrifiée, épouvantée, révulsée, mais surtout fascinée, et incapable d'en détacher mon regard, par la noirceur de l'âme humaine, parce la somme abominable de nos faiblesses.
La littérature, c'est aussi l'expression et la conscience de nos faiblesses. De ce qui fait de nous des humains, justement, et non plus les créatures divines et toutes puissantes que nous nous plaisons à croire que nous sommes. La fiction, c'est le mensonge avec lequel nous déguisons nos défaillances, nos défauts, pour leur donner certes plus belle allure : la littérature serait-elle alors l'expression d'un orgueil démesuré, d'une hypocrisie collective ? Je n'aime pas cette ligne de pensée, mais j'imagine qu'elle se défend assez bien.
 
En somme, ma réponse n'en est pas une. Ce court exposé sur ce qui peut me traverser l'esprit amène encore trop de questions, trop d'objections que l'on pourrait soulever, mais c'est toujours intéressant de se triturer le cerveau tard le soir pour se sentir... un peu plus qu'humaine.

Vos commentaires

1 Le Jeudi 22 Octobre 2009 à 20:25 GMT+2, par Ly-anh

Waou... C'est magistral !
Enfin je veux dire par là, que quand je lis ça, je comprends que tu aies eu 20 en philo au bac... et c'était amplement mérité !
Je te suis entièrement dans ce que tu as dit. Tout à fait d'accord. C'est logique, et ça m'a donné une image, une représentation de la littérature que je n'avais pas auparavant, et qui, je m'en rends compte, me manquait. Ca retire un peu de brouillard du paysage !
Et d'ailleurs, ça fait du bien de lire quelque chose d'un peu philosophique et si bien écrit ! Ca réveille mes vieux souvenirs littéraires tout empoussiérés par des formules scientifiques. :p

2 Le Jeudi 22 Octobre 2009 à 20:26 GMT+2, par Ly-anh

Waou... C'est magistral !
Enfin je veux dire par là, que quand je lis ça, je comprends que tu aies eu 20 en philo au bac... et c'était amplement mérité !
Je te suis entièrement dans ce que tu as dit. Tout à fait d'accord. C'est logique, et ça m'a donné une image, une représentation de la littérature que je n'avais pas auparavant, et qui, je m'en rends compte, me manquait. Ca retire un peu de brouillard du paysage !
Et d'ailleurs, ça fait du bien de lire quelque chose d'un peu philosophique et si bien écrit ! Ca réveille mes vieux souvenirs littéraires tout empoussiérés par des formules scientifiques. :p

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